Comprendre le langage de son chien : corps, regard et mots
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Les notions du dossier
L'éthologie est la science qui étudie le comportement des animaux dans leur milieu. Appliquée au chien, elle s'intéresse à la façon dont il communique avec ses congénères et avec l'humain, et distingue deux niveaux : la communication intraspécifique, entre chiens, et la communication intersspécifique, entre le chien et une autre espèce. Une grande partie des recherches récentes porte sur ce second niveau, car le chien a vécu des milliers d'années aux côtés de l'humain.
Le chien communique par plusieurs canaux en même temps. Le canal visuel regroupe les postures, la position de la queue, des oreilles, l'expression du regard et de la bouche. Le canal sonore comprend les aboiements, grognements, gémissements et hurlements. Le canal olfactif, le plus développé chez lui, passe par les odeurs corporelles, l'urine et la sécrétion des sacs anaux. Le canal tactile, enfin, s'exprime par le contact physique. Un signal isolé se lit toujours mal : c'est l'ensemble, dans un contexte donné, qui a du sens.
Les comportements de déplacement sont des gestes qui semblent hors de propos dans la situation où ils apparaissent : un chien qui se lèche la truffe sans avoir mangé, qui bâille sans être fatigué, qui se gratte ou renifle soudain le sol au milieu d'une interaction tendue. Ils traduisent souvent un conflit intérieur ou un malaise, et constituent les premiers échelons de l'échelle d'agression décrite par la vétérinaire comportementaliste britannique Kendal Shepherd.
Le conditionnement associatif est le mécanisme par lequel un animal apprend à relier un signal à une conséquence. C'est ainsi que la plupart des chiens « comprennent » des mots : le son « promenade » a été suivi si souvent d'une sortie qu'il en est devenu l'annonce. Cela ne suppose pas une compréhension du sens des mots au sens humain. Quelques chiens, rares, montrent cependant des capacités d'apprentissage de noms d'objets bien supérieures à la moyenne.
L'anthropomorphisme consiste à prêter à un animal des pensées ou des émotions humaines. Il n'est pas toujours faux, car le chien ressent des émotions de base, mais il conduit souvent à des contresens : interpréter un bâillement comme de l'ennui, un « sourire » comme de la joie, ou un regard baissé comme de la culpabilité. L'éthologie invite à décrire d'abord ce que fait l'animal, puis à chercher ce qui, dans la situation, l'explique.
Comprendre son chien
Comprendre le langage de son chien : corps, regard et mots
Il ne parle pas, mais il ne se tait jamais. Ce que la science sait de la façon dont votre chien s'exprime, et de ce qu'il comprend de vous.
Un enfant se penche pour faire un câlin à votre chien. Le chien détourne la tête, se lèche la truffe, bâille. Tout le monde sourit : « il est fatigué ». En réalité, il vient de dire trois fois, poliment, qu'il n'est pas à l'aise.
Le chien s'exprime surtout avec son corps : posture, queue, oreilles, regard, bouche. Pour le comprendre, il faut lire ces signaux ensemble et dans leur contexte, plutôt qu'un par un. Les signes de malaise les plus discrets, comme le léchage de truffe ou le bâillement, apparaissent bien avant le grognement : les reconnaître est le meilleur moyen de prévenir une morsure. Quant aux mots, certains chiens en retiennent un nombre étonnant (une border collie américaine en a appris plus de 1 000), mais la plupart se fient d'abord à vos gestes et à votre ton.
Dans cet article
→ Une queue qui remue, c'est toujours de la joie ?
→ Comment voir qu'il est mal à l'aise avant qu'il ne morde ?
→ Pourquoi son regard nous touche-t-il autant ?
→ Comprend-il vraiment ce que vous dites ?
Que dit son corps ?
Presque tout. Encore faut-il regarder le chien en entier.
Un signal isolé se lit mal. Des oreilles en arrière peuvent accompagner une salutation joyeuse comme une peur intense : c'est le reste du corps qui tranche. Voici les grandes tendances, à toujours remettre dans leur contexte.
| Zone | Détendu | Tendu ou inquiet |
| Corps | Souple, poids réparti, mouvements fluides | Raide, figé, ou au contraire ramassé vers le sol |
| Bouche | Entrouverte, lèvres relâchées | Fermée et crispée, commissures tirées vers l'arrière, léchage de truffe |
| Yeux | Regard doux, clignements lents | Regard fixe, ou détourné avec le blanc de l'œil visible |
| Oreilles | Dans leur position naturelle | Plaquées en arrière, ou tendues vers l'avant et immobiles |
| Queue | Port naturel pour sa race, mouvements amples | Coincée entre les pattes, ou dressée et raide |
Une posture se reconnaît facilement : l'avant du corps baissé, les coudes au sol, l'arrière-train en l'air. C'est l'invitation au jeu, qui annonce souvent que ce qui suit, même bruyant, n'est pas une attaque.
Une queue qui remue, c'est toujours de la joie ?
Non. C'est probablement l'idée reçue la plus répandue sur le chien.
Une queue qui bouge signale une excitation, une émotion, pas forcément une émotion positive. Une queue haute, raide, qui vibre rapidement peut accompagner une forte tension. Une queue basse qui remue timidement traduit plutôt l'inquiétude.
Des chercheurs italiens de l'université de Bari ont même observé un détail plus fin. Dans une étude publiée en 2007 dans Current Biology, 30 chiens remuaient la queue un peu plus vers la droite face à leur maître, et un peu plus vers la gauche face à un grand chien inconnu. Ne cherchez pas à le voir à l'œil nu : l'asymétrie est si légère qu'il a fallu l'analyse vidéo pour la mesurer.
Comment voir qu'il est mal à l'aise avant qu'il ne morde ?
En apprenant à lire les premiers barreaux de son échelle.
La vétérinaire comportementaliste britannique Kendal Shepherd a décrit une « échelle d'agression », reprise dans les manuels de l'association vétérinaire britannique BSAVA. Son idée : un chien mord rarement « sans prévenir ». Il monte des échelons, du plus discret au plus explicite.
| Échelon | Ce que vous voyez |
| 1 | Il se lèche la truffe, bâille, détourne le regard ou la tête, montre le blanc de l'œil |
| 2 | Il s'éloigne ou cherche à partir |
| 3 | Il s'assoit ou se couche en surveillant ce qui l'inquiète |
| 4 | Il se fige : corps raide, yeux écarquillés |
| 5 | Il grogne, montre les dents, claque des mâchoires dans le vide |
| 6 | Il mord |
Dès les premiers échelons, la bonne réponse est simple : interrompre l'interaction et lui laisser de l'espace. Un chien dont les signaux discrets sont régulièrement ignorés finit par sauter des étapes et passer très vite au grognement.
À retenir
Ne punissez jamais un grognement. C'est un avertissement, donc une information précieuse. Un chien qu'on a puni pour avoir grogné apprend à ne plus prévenir, pas à être plus à l'aise.
Pourquoi son regard nous touche-t-il autant ?
Parce qu'il a un muscle que le loup n'a pas.
En 2019, une équipe menée par Juliane Kaminski, de l'université de Portsmouth, a publié dans la revue PNAS une comparaison anatomique entre chiens et loups. Les chiens possèdent un muscle qui permet de relever l'intérieur du sourcil, alors que chez le loup on ne trouve à cet endroit que quelques fibres éparses. Face à un humain, les chiens utilisaient ce mouvement plus souvent et plus intensément que les loups. Ce mouvement agrandit les yeux et leur donne un air juvénile, proche d'une expression de tristesse chez nous.
Les auteurs y voient la trace de la domestication : les humains auraient, sans le vouloir, favorisé les chiens aux sourcils les plus expressifs. Une exception notable dans l'étude : le husky de Sibérie, race ancienne, ne possédait pas ce muscle.
Comprend-il vraiment ce que vous dites ?
Certains mots, oui. Mais moins qu'on aime le croire, et pas tous les chiens de la même façon.
Le cas le plus célèbre est celui de Chaser, une border collie américaine. Ses propriétaires, les chercheurs John Pilley et Alliston Reid, lui ont appris en trois ans le nom de 1 022 objets, et ils ne se sont arrêtés que faute de temps. Mais Chaser est une exception. L'équipe d'éthologie de l'université Eötvös de Budapest a entraîné pendant trois mois une quarantaine de chiens ordinaires à apprendre des noms de jouets : la plupart n'en ont retenu aucun. Les chercheurs parlent de « chiens surdoués » pour la poignée d'individus qui y parviennent.
Pour la grande majorité des chiens, un mot fonctionne comme un signal associé à une conséquence. Votre geste, votre posture et votre ton comptent souvent plus que le mot lui-même.
Et la voix « bébé » ?
Une étude publiée en 2017 dans les Proceedings of the Royal Society B (Ben-Aderet et al.) a fait écouter à des chiots et à des chiens adultes des phrases prononcées d'une voix aiguë et chantante. Les chiots réagissaient vivement, comme invités à jouer ; les adultes s'y intéressaient brièvement, puis s'en détournaient. Ce ton capte surtout l'attention des jeunes chiens.
« Il sait qu'il a fait une bêtise » : vraiment ?
Ce regard baissé, ces oreilles en arrière quand vous découvrez la poubelle renversée… la science invite à la prudence.
La chercheuse Alexandra Horowitz, de l'université Columbia, a testé cette « mine coupable » auprès de 14 chiens. Résultat publié en 2009 : elle apparaissait surtout quand le propriétaire grondait son chien, qu'il ait ou non désobéi. Les chiens qui avaient mangé la friandise interdite n'avaient pas l'air plus coupables que les autres. Cette attitude répond donc à votre ton et à votre posture, pas au souvenir de la faute.
En pratique, gronder un chien pour une bêtise découverte après coup ne lui apprend rien. Mieux vaut mettre la poubelle hors de portée, et récompenser les bons comportements au moment où ils se produisent.
Questions fréquentes
| Pourquoi mon chien bâille-t-il quand je le caresse ? |
| En dehors de la fatigue, le bâillement fait partie des signaux de léger malaise, comme le léchage de truffe ou le regard détourné. S'il apparaît pendant une caresse, faites une pause et laissez-le revenir vers vous s'il en a envie. |
| Un chien qui remue la queue est-il content ? |
| Pas forcément. La queue qui bouge traduit une excitation, positive ou non. Une queue haute et raide qui vibre peut accompagner une tension. Regardez le reste du corps pour interpréter. |
| Faut-il punir un chien qui grogne ? |
| Non. Le grognement est un avertissement qui permet d'éviter la morsure. Le punir apprend au chien à ne plus prévenir. Interrompez la situation et cherchez ce qui le met mal à l'aise. |
| Combien de mots un chien peut-il comprendre ? |
| Cela varie énormément. La border collie Chaser a appris le nom de 1 022 objets, mais c'est un cas exceptionnel : dans une étude hongroise, la plupart des chiens entraînés pendant trois mois n'ont retenu aucun nom de jouet. |
| Mon chien se sent-il coupable quand il a fait une bêtise ? |
| Rien ne le montre. Dans une étude de 2009, la « mine coupable » apparaissait quand le propriétaire grondait, que le chien ait désobéi ou non. Elle répond à votre attitude, pas à la faute. |
| Faut-il parler à son chien comme à un bébé ? |
| Cette voix aiguë et chantante capte bien l'attention des chiots. Les chiens adultes y réagissent moins, selon une étude de 2017. L'essentiel reste d'être cohérent : mêmes mots, mêmes gestes, pour les mêmes demandes. |
À lire aussi
Avis vétérinaire
Un changement de comportement, comme un chien qui devient soudain irritable, grogne quand on le touche ou s'isole, peut avoir une cause médicale, notamment une douleur. Consultez votre vétérinaire avant d'envisager un travail comportemental, et faites appel à un professionnel du comportement en cas d'agressivité.
Information importante
Les aliments complémentaires pour animaux ne sont pas des médicaments vétérinaires et ne se substituent pas à une consultation. Sources de cet article : Shepherd K., « ladder of aggression », BSAVA Manual of Canine and Feline Behavioural Medicine ; Quaranta A., Siniscalchi M., Vallortigara G., Current Biology, 2007 ; Kaminski J. et al., « Evolution of facial muscle anatomy in dogs », PNAS, 2019 ; Pilley J. W., Reid A. K., Behavioural Processes, 2011 ; Fugazza C. et al., Family Dog Project, université Eötvös Loránd, Scientific Reports ; Ben-Aderet T. et al., Proceedings of the Royal Society B, 2017 ; Horowitz A., « Disambiguating the guilty look », Behavioural Processes, 2009.